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Ghettos de Kingston (2/3) : l’émergence des musiques populaires jamaïcaines

Nous poursuivons notre dossier sur les bidonvilles de Kingston pour évoquer leur importance dans l’émergence des musiques populaires jamaïcaines, puisqu’en leur sein les sound systems et le ska apparaissent et s’installent entre les années 1940 et 1960.

Le jazz, le rhythm and blues américain, la radio et les sound systems

Le jazz des grands orchestres (Count Basie, Duke Ellington, Louis Armstrong, Glenn Miller), déjà présent sur l’île depuis les années 1930, connaît un succès croissant après la seconde guerre mondiale. Alors que les groupes de mento  (musique traditionnelle issu du calypso trinidadien) ou calypso jamaïcains se produisent dans les hôtels chics de l’île, des formations de jazz font leur apparition dans les quartiers pauvres de la capitale et  gagnent en popularité.

Egalement appréciés des habitants de Kingston.le rhythm and blues, le swing et le rock’n’roll sont également très populaires chez les jeunes, fans des derniers tubes de Fats Domino, Louis Jordan, Amos Milburn, Roscoe Gordon, Brook Benton, Aretha Franklin, Curtis Mayfield et autres Ray Charles.

Pour les Jamaïcains majoritairement pauvres et sans emploi, ces nouveaux styles musicaux, modernes,urbains et dansant, plus en phase avec leur époque sont un moyen d’échapper à la triste réalité du quotidien. L’heure de gloire du mento jamaïcain,  considéré comme un style obsolète et provincial prend fin avec l’explosion du rhythm and blues au milieu des années 1950.

Toutefois, la majorité des boites de nuits et salles de concerts sont réservés à la bourgeoisie. Les plus démunis, c’est-à-dire la majorité de la population, se tournent alors vers deux moyens de communication en plein essor dans cette Jamaïque des années 1950 : la radio et le sound system.

En effet, l’apparition de la radio bouleverse la vie des jamaïcains. Après avoir passé la journée à courir après quelques billets, les plus pauvres se réunissent la nuit dans un yard (la cour commune) autour d’un poste radio pour écouter les derniers tubes afro-américains programmés par les deux seules radios locales : la Radio Jamaica Rediffusion (RJR), fondée en 1950, et la Jamaica Broadcasting Corporation (JBC), fondée en 1959.

De même, quand les conditions climatiques le permettent, ils se branchent sur des stations de Nashville, de la Nouvelle-Orléans (WONE) et de Miami (WINZ) qui n’hésitent pas à programmer la crème du rhythm and blues noir américain.

Outre la radio, les sound systems jouent un rôle significatif pour ce qui est de la diffusion du rhythm and blues au quatre coins de l’île.

En effet, les importations de matériel hi°fi sont en pleine croissance depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Un sound system c’est une sono embarquée dans un camion, faisant le tour de la Jamaïque.  est constitué d’un selecterprogrammateur qui choisit les musiques pour faire bouger, et du toaster (terme qui disparaîtra dans les milieux electro,techno ou hip-hop pour devenir DJ) qui commente et anime la session du selecter au micro. Encourageant la foule ou commentant le quotidien dans les sounds, les toasters utilisent un phrasé original parfois proche de la psalmodie, entre parler et chant mélodique. Cette pratique, le « talk over » est à l’origine du rap.Les premiers sound systems sont très rudimentaires : une platine vinyle, un amplificateur et deux enceintes.

Dès la fin des années 1940, des soirées s’organisent donc à Kingston dans un premier temps, puis dans l’île toute entière, autour de sonos mobiles plus connues sous le nom de sound systems.

Révolution sociale à part entière, la culture du sound system se développe de manière phénoménale pour des raisons bien précises.

D’une part, comme mentionné précédemment, au milieu des années 1950 la radio, à l’instar des salles de spectacles ou des discothèques, reste encore un luxe pour de nombreux jamaïcains.

D’autre part, les deux seules radios locales (RJR et JBC) ne reflètent pas complètement les goûts et préférences des jeunes jamaïcains. Entièrement contrôlées par le gouvernement jamaïcain, elles programment des artistes au style propre et lisse et sont donc considérées comme étant trop conservatrices, trop politiquement correctes, voire trop « blanches » par les jeunes des ghettos. Ces derniers préfèrent donc se tourner dès qu’ils le peuvent vers les sound systems dans lesquels la censure n’existe pas et dont les droits d’entrée sont accessibles à tous.

Les premiers propriétaires de sound systems de l’île s’appellent Tom The Great Sebastian qui contrôle Luke Lane et Charles Street ; Count Smith installé à Greenwich Town ; V Rocket ; Sir Nick ; Admiral Cosmic et Lord Koos. Mais, c’est la deuxième vague d’operators (operator est le terme anglais désignant le propriétaire d’un sound system) vers la fin des années 1950 qui va véritablement révolutionner et influencer l’histoire de la musique jamaïcaine. Agés de moins de vingt ans pour la plupart, ces operators  maîtrisent pleinement ce nouveau concept devenu un outil à la fois social et commercial et le perfectionne.

Clement Dodd alias « Coxsone », Arthur « Duke » Reid, Vincent « King » Edwards et l’innovateur Cecil Campbell alias Prince Buster respectivement à la tête des sound systems Sir Coxsone’s Downbeat, Trojan, Giant et Voice of the People, sont les piliers de cette nouvelle vague. Du milieu des années 1950 à la fin des années 1960, ils règnent en maîtres sur la vie nocturne des ghettos, se menant une guerre sans merci et ayant recours à la violence lorsqu’il le faut pour s’approprier les faveurs du public (Duke Reid, ancien agent de police, est par exemple réputé pour ses méthodes musclées d’intimidation ; il est couronné roi du « Sound and Blues » sur Beat Street de 1956 à 1958). Ils sont également les premiers à produire et à programmer dans leurs sound systems des artistes locaux de rhythm and blues, puis de ska, style musical qui naît d’un mélange de rhythm and blues jamaïcain, de jazz et de mento.

Les operator de Sound Systems : Coxsone, Duke Reid et Prince Buster

La naissance du ska

Du rhythm and blues américain au rhythm and blues jamaïcain

A l’aube de l’indépendance de l’île (1962), les sound systems sont dépendants de cette musique noire américaine pour continuer à faire danser et rêver la jeunesse jamaïcaine. Or la déferlante de rhythm and blues, s’essouffle mystérieusement vers la fin des années 1950, avant de complètement disparaître de la scène musicale au début des années 1960. Afin de pallier à ce manque, les propriétaires de sound systems tels que Coxsone, Reid ou Prince Buster enregistrent des groupes locaux de rhythm and blues dès la fin des années 1950. Ces enregistrements sont immédiatement pressés sur vinyles afin d’être diffusés dans les sounds systems.

Le rhythm and blues jamaïcain se diffère de son modèle américain à plusieurs niveaux. D’une part, on y retrouve des influences venant du traditionnel mento et des musiques latines, telles que le merengue dominicain et le calypso de Trinité-Et-Tobago, lesquelles sont complètement absentes du rhythm and blues américain. D’autre part, le rhythm and blues jamaïcain étant à l’origine créé pour être joué en sound systems, les lignes de basse sont volontairement accentuées afin de faire vibrer le public. Enfin, contrairement aux chanteurs de rhythm and blues américain qui puisent leurs inspirations dans le gospel, issu du protestantisme d’Amérique du Nord, les chanteurs de rhythm and blues jamaïcain s’inspirent du gospel des églises revivalistes (le Revival est une religion née dans les années 1860 en Jamaïque combinant des pratiques animistes africaines avec des éléments de la religion chrétienne). Lloyd « Bunny » Robinson et Noel « Skully » Simms, plus connus sous le nom de Bunny & Skully, font partie des premiers artistes jamaïcains à faire du rhythm and blues. Derrick Morgan, Owen Gray, Wilfred « Jackie» Edwards, Eric « Monty » Morris, Hortense Ellis (la sœur d’Alton Ellis qui est à l’époque danseur), Laurel Aitken, Joe Higgs et Roy Wilson (Higgs & Wilson) parmi tant d’autres font également partie de cette génération de pionniers du rhythm and blues jamaïcain, avec  ponctuellement en backside sur certains des albums les plus prodigieux des musiciens de jazz (Rico Rodriguez, Don Drummond, Roland Alphonso, Johnny « Dizzy » Moore, Ernest Ranglin, Cluett Johnson alias Clue J.

Du rhythm and blues jamaïcain au ska

Le groupe Les Blues Busters, dont les musiciens chevronnés et ayant reçu un enseignement académique ont l’habitude d’accompagner tant des groupes de mento que de jazz, accentuent les rythmes de mento et les influences jazz du rhythm and blues jamaïcain pour créer un nouveau style de musique.

Initialement appelé shuffle, ce dernier devient le ska, véritable fer de lance d’une nouvelle culture urbaine et précurseur du rocksteady et du reggae.

Parmi ces musiciens on retrouve Ernest Ranglin et Rico Rodriguez qui jouent occasionnellement au sein des Blues Busters, aux côtés de Theophilius Beckford et le fantastique pianiste âgé de seulement 14 ans, Monty Alexander.

Comme le mento auparavant, le ska naît d’un brassage de diverses influences musicales tel que l’explique le producteur de reggae Bunny Lee dans Reggae-Deep Roots Music:
« On a combiné le mento et le jazz pour produire un nouveau style initialement appelé shuffle. […] Les musiciens jamaïcains ont intégré des lignes de basse de boogie-woogie ainsi que des notes de blues. On a aussi fortement accentué le contretemps du mento. Les contretemps sont devenus de plus en plus courts et de plus en plus distants. On jouait ces nouveaux rythmes syncopés à la guitare et au piano. La première personne à avoir enregistré ce rythme « ska » est Ernest Ranglin lorsqu’il jouait avec Cluett Johnson (Clue J.) et les Blues Busters. Un jour il essayait de faire sortir un son de sa guitare et il a dit « fait la sonner ska !ska !ska ! ». Et c’est ainsi que le nom « ska » est né. ».

De nombreuses critiques affirment que « Oh Carolina » (1961) des Folkes Brothers (le trio composé de John, Mico et Junior Folkes), produit par Prince Buster, est la première chanson typiquement ska. À noter que cette chanson se distingue comme étant le premier single jamaïcain incluant des percussions rastas ou nyabinghi (jouées par Count Ossie). D’autres attestent au contraire que c’est la chanson « Easy Snapin » (1959) de Theophilus Beckford, produite par Coxsone quelques années plus tôt, qui est le premier morceau véritablement ska.

Quoiqu’il en soit, au début des années 1960, le ska devient rapidement le style musical jamaïcain à la mode. Il symbolise l’identité musicale de l’île et son succès coïncide avec l’indépendance de la Jamaïque en 1962.

Parmi les autres grandes figures du ska on peut également citer de manière non exhaustive : Derrick Morgan, Lord Creator, Eric Morris, Laurel Aitken, Millie Small, Jimmy Cliff, Toots & The Maytals, Byron Lee et les Dragonnaires, les Wailers, sans oublier les très célèbres Skatalites.

Plus tard le ska se transformera en rocksteady, puis naîtra le reggae.

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Lire aussi : Jérémie Kroubo Dagnini, Les origines du reggae: retour aux sources. Mento, ska, rocksteady, early reggae, L’Harmattan, coll. Univers musical, 2008 (ISBN 978-2-296-06252-8),

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Publié par le avril 25, 2012 dans Club de lecture, Jamaïque

 

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