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Naissance du rastafarisme et du premier rasta

07 Mar

Un autre thème évoqué dans le roman Island Song d’Alex Wheatle est la naissance du rastafarisme. A travers les personnages de Levi, le mystique en rupture avec la religion des colons, vivant en harmonie avec la nature  et David, le jeune homme fédérateur, plein d’empathie et d’espoirs, rude travailleur, avec une conscience sociale et politique aiguisée, on assiste à une volonté de refus d’adhésion au modèle proposé de la  société Jamaïcaine des années 30-40, dans laquelle la dépendance à la religion, le manque d’éducation, maintiennent la majorité rurale dans la pauvreté et l’injustice. A travers eux, on perçoit également l’hostilité et la crainte de la population, ainsi que la violence policière à leur égard.

Ces personnages de fiction ne sont en fait pas très loin de la réalité :

On attribue à Leonard Percival Howell, la fondation du mouvement rastafari. Plus une philosophie de vie et une culture, qu’une véritable religion, le rastafarisme d’Howell est la combinaison  d’une vision afrocentrée de la Bible, du marxisme, de l’hindouisme, la mise en pratique des préceptes des leaders panafricains Marcus Garvey, le « Prophète » et George Padmore, le syndicaliste.

Howell est né en 1898 à Clarendon, une région agricole de l’île. Indépendant et fantasque, il quitte le pays très tôt et s’installe à New York où il fréquente les meetings de Marcus Garvey.

Il voyage vers Panama où de nombreux Jamaïcains et Caribéens sont venus construire le canal et s’engage dans l’armée en 1917. Il navigue pendant 8 ans comme cuisinier et visite ainsi l’Afrique, l’Europe et l’Asie, avant de déserter lors d’une escale.

La prophétie de Marcus Garvey

« Regardez vers l’Afrique, où un roi noir va être couronné, car le jour de la délivrance est proche ».

En 1930, un régent d’une province tribale, prince de son état, hérite du trône de l’Empire éthiopien.

Le Ras Tafari Makonnen, petit neveu du grand Ménélik II, 225ème descendant d’une lignée qui remonte au Roi Salomon devient Haïlé Sélassié Ier, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Lion Conquérant de la Tribu de Judée.

Leonard Howell, adepte de la pensée de Garvey, qui a étudié la Bible pendant trois ans est convaincu : Haïlé Sélassié est le messie, le Christ qui revient comme l’annoncent les textes (notamment ceux de l’Apocalypse de Saint-Jean).

En effet, la Bible mentionne que le Christ reviendra après environ deux mille ans et qu’à son retour il sera le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs, Lion Conquérant de la Tribu de Judée.

Il en conclut également qu’une partie de la Bible a été transformée au profit de l’homme blanc ; d’ailleurs, de nombreuses études scientifiques tendent désormais à prouver que vu l’endroit et l’époque, les principaux personnages bibliques, dont le Christ, étaient probablement de couleur.

De retour en Jamaïque en 1932, Howell soutient l’action de Marcus Garvey et contribue à la déification d’Haile Sélassié, messie revenu sur terre pour sauver les noirs, qui se doivent de retourner en Afrique .

Howell commence à prêcher en 1933 après le sacre de l’empereur Haile Selassie I. En 1934, il fonde la Société pour le Salut Ethiopien (Ethiopian Salvation Society). Il est emprisonné pour avoir essayé de vendre 5 000 photos de Haïle Selassie, qu’il présentait comme des passeports pour l’Ethiopie.

C’est le début de nombreux procès pour Howell qui prône la soumission à l’empereur d’Ethiopie et non à la Reine d’Angleterre, pour lequel il refuse le  versement des impôts. Lors d’un procès en 1935 il s’adresse ainsi au juge sur un ton inimaginable à l’époque :  » je te conseille de me donner la peine maximale, car bientôt, lorsque je siégerai à ta place, je ne te raterai pas « .

Création du Pinnacle

A sa sortie de prison en 1936, il fonde la première communauté rasta : le Pinnacle, près de Spanish Town  dans les collines isolées de la Jamaïque, lieu historique de refuge pour les esclaves en fuite appelés « Maroons ».

Il y prend le nom de Ganguru Maragh, ou Gong pour les intimes. Le lieu devient le domicile et la ferme communale d’ hommes, de femmes et d’enfants. La culture de coton et de ganja (la communauté possédait plus de 180 000 pieds …) leurs assurent leurs revenus et ils vivent en autarcie.

La communauté de Pinnacle n’étant pas extensible, une diaspora se forme progressivement, regroupant des individus issus de la communauté, mais incités à trouver ailleurs leur bonne fortune. Certains se joignirent aux familles pauvres et expropriées du bidonville situé dans le quartier surpeuplé de Back O’ Wall, à l’ouest de Kingston. C’est à partir de ce quartier que le rastafarisme se diffusera dans la capitale, puis dans l’île.

Les fondements du Rastafarisme

Par le biais de raisonnements en cascade, la pensée Rasta s’élabore. Les principaux postulats sont les suivants :

Haïlé Sélassié est Dieu (JAH, par contraction de Jéhovah) ;

Dès lors, de nombreux Noirs jamaïcains dont beaucoup d’adeptes de Marcus Garvey adoptent cette nouvelle croyance et se donnent eux-mêmes le nom de Rastafari, du nom civil de Sélassié.

Les Noirs revivent l’histoire des Juifs en Egypte (400 ans d’esclavage, sur une terre qui n’était pas la leur) ; le salut du peuple noir se trouve dans son rapatriement vers l’Ethiopie, au sens étymologique du mot (la terre des faces noires).

Les Rastas sont en rupture totale avec le système, qui (re)devient Babylone, la cité de la perversion et du mal.

Suivant les recommandations du Lévitique, les rastas ne se rasent plus, ne se peignent plus et ne se coupent plus les cheveux. C’est ainsi qu’ils héritent de leurs légendaires dreadlocks.

Ils ne mangent plus de viande, et fument « les feuilles de l’arbre de vie qui sert à la guérison des nations », en attendant le jour du retour vers Zion, soit la terre promise africaine. La Ganja, nom indien du cannabis, a été introduite en Jamaïque par les travailleurs Indiens arrivés dans l’île au XIXe siècle pour prendre le relais de la main-d’oeuvre noire après l’abolition de l’esclavage.

Bien plus tard, vers les années 60, le rastafarisme trouvera sa musique-étendard, le reggae.

Entre internements psychiatriques et oubli

Considéré comme fou, Howell est plusieurs fois enfermé dans un asile psychiatrique ou en prison. Sa maison est incendiée. Il subit les attaques des politiciens, de la police et de l’Eglise.

En 1954, le bastion de Pinnacle est relié au réseau routier de l’île, ce qui met à mal la tranquillité de la communauté. Le succès de son petit commerce attire également les gangs, qui bientôt s’entre-tuent pour le contrôle du trafic de l’herbe. Non violent, Howell subit des assauts répétés et doit quitter son domaine en 1958, après avoir dispersé la communauté.

Il se réfugie à Tredegar Park, où il vivra terré et paranoïaque, sombrant dans l’anonymat comme Marcus Garvey, oublié des siens, comme de ses ennemis.

Tuff Gong, Bob Marley et Leonard Howell unis dans la mort

Il meurt en 1981, la même année que Bob Marley. Ironie de l’histoire, Bob Marley avait fait d’Howell un de ses maîtres spirituels, même s’il se promettait d’échapper à son destin, chantant  » moi, je serai plus dur (‘tuff’) que le Gong (Howell) « . C’est même cette référence qui servit de nom au label créé par Marley, Tuff Gong .

 Le premier rasta

12 ans après la sortie de son livre, la journaliste Hélène française, Hélène Lee réalise le documentaire, Le premier rasta, qui  raconte la vie de Leonard Percival Howell

Lire aussi :

Sur Wikipedia : Mouvement rastafari

Le premier rasta Leonard Percival Howell   : article de Libération (1998)

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Publié par le mars 7, 2012 dans Club de lecture, Jamaïque

 

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